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Le blogue de Georges Bleuhay le poète de Méry-sur-Ourthe

Sa dernière semaine

15 Août 2018 , Rédigé par Georges Bleuhay Publié dans #Nouvelle

Préface

J’ai décidé de confier à ma plume les moments les plus atroces, les plus cruels, les plus destructeurs que j’ai connus dans la vie. Oh, pas sous la forme de poèmes me rappelant la grande tristesse de l‘âme qui m’envahit parfois et que j’ai commencé à écrire dans le mois qui a suivi la mort de ma femme sous forme d’une épitaphe placée sur sa tombe pour clamer mon malheur.
 

 « La destinée d’un ange est de rejoindre les cieux

Et de quitter cette terre de malheur

Où le temps assassine la plus belle fleur

Où la Mort contraint au pénible adieu

 

Ce fut le cas de mon aimée de ma tendre maîtresse

Apparition féerique à mon regard d’adolescent

De celle qui deviendrait l’esclave et la déesse

De mon amour et de mes désirs incandescents

 

Fou je devins fou de ses yeux où j’aimais me noyer

De sa voix aux inflexions qui me faisaient trembler de désir

Du parfum dégagé par sa nuque à la fois si prenant et si léger

Du goût de sa peau de son corps où j’aimais m’engloutir

 

Près de cinquante ans, je ne respirais que grâce à elle

Elle était mon sang mon oxygène, ma graine d’éternité

Celle qui me rendait bon lorsque je me sentais cruel

Celle qui apaisait mes colères lorsque je sentais son cœur blessé

 

Elle m’a quitté me laissant comme un orphelin abandonné

Au fond d’une forêt lugubre où la nature se révèle hostile

Sanglotant de peur et de désespoir dans une nuit sans clarté

Dieu que la vie sait être vaine et inutile »

 

Le temps a passé mais la blessure est restée béante et quand reviennent à ma mémoire ces jours maudits, leurs souvenirs me taraudent le cœur et m’obligent à quitter la douceur de la poésie pour une prose moins lyrique, plus humaine, dans un cri non réfléchi me sortant des tripes.

Enfin, je me délivre l’esprit en couchant sur le papier l’horreur que j’ai connue lors des jours qui ont précédé la fin de mon grand amour. La fin ? Le mot n’est pas juste, car je l’aime toujours autant et chaque heure qui passe atteste de son absence définitive ce qui m'est insupportable.

Je rédigerai donc ma relation des événements sous forme d’un journal intime, d’un agenda fatidique que je fermerai quand il n’aura plus lieu d’être.

Aussi, relater l’agonie dont j’ai été le témoin à défaut de me consoler pourrait, peut-être, devenir une thérapie me permettant d’aborder les mois ou années qui me restent à vivre plus sereinement, une sorte d’aveu de la faiblesse que je tentais de cacher dans la solitude. Aujourd’hui je me confie aux lecteurs, ceux qui ont connu ou ceux qui vont connaître les affres de la peur, de l’angoisse, de l’impuissance, face à l’horrible mégère, la dame à la faux ravageuse, venue les visiter et emporter avec elle ce trésor dont on a toujours ignoré sa grande valeur tant qu’on ne l’a pas perdu.

Je sais qu’ils me comprendront, car le langage du cœur est un langage universel qui n’a pas besoin de traducteur, l’émotion et la compassion suffit !

Dimanche 30 janvier 2011

Une bien triste semaine se termine aujourd’hui et j’ai l’angoisse et la peur qui me taraudent le ventre. Ce vendredi, le médecin après l’auscultation de ma femme m’a pris à l’écart pour me dire que c’était la fin. À ce moment, j’ai revu le film de sa vie, et de la mienne, depuis le moment où l’on avait diagnostiqué un cancer du sein, au retour de merveilleuses vacances passées en Provence chez mes amis vignerons en août 2000. Une pâleur soudaine avait frappé son visage. Courageuse, elle avait accepté l’ablation complète du sein et de sa chaîne ganglionnaire. Cette opération avait changé ma femme, elle vivait dans une crainte continuelle d’une récidive et a dû un traitement anti hormonal qui lui donnait des nausées continuelles, des maux de tête et cela pendant 5 longues années. Ce fut une délivrance quand le cancérologue interrompit ce lors traitement journalier en lui disant que le danger était passé. Bien qu’elle fût rassurée, elle avait perdu mentalement sa féminité et se sentait physiquement amputée.

Et la vie reprit, presque comme avant pour moi et pour elle, deux années de paix, moi plongé dans mes occupations sociales et elle profitant de longues promenades dans les bois environnants avec notre chienne malinoise Frida qui veillait avec amour sur elle.

En mai 2007, elle se plaignit brusquement de douleurs dans les côtes. Après une série d’examens, l’on constata qu’elle avait des métastases dans les os. Et là commença le calvaire dont j’entrevois la fin aujourd’hui. D’abord de longues séances de chimiothérapie deux fois la semaine en hôpital de jour l’épuisant physiquement et moralement. Je la voyais dépérir comme une fleur privée de sève. Etant à la retraite, je pouvais désormais l’accompagner dans sa vie de souffrance et plus elle était mal et plus je l’aimais. Je la conduisais à ces séances de torture, car à force de lui faire des prises de sang et de lui injecter lentement, longuement le contenu des baxters, ses veines se durcissaient et devenu difficile à trouver, surtout que l’on ne pouvait pas lui faire cela dans le bras droit du fait de l’ablation de la chaîne ganglionnaire et du risque d’attraper le « gros bras ».

Dans un premier temps, je la soutenais pour marcher péniblement dans ces longs couloirs d’usine hospitalière, puis vint le temps du fauteuil roulant. Il fallait d’abord arrêter ma voiture devant l’entrée de l’hôpital, chercher un fauteuil pas toujours facile à trouver, abandonner ma femme dans un couloir plein de courant d’air pour aller garer mon véhicule, revenir en courant, la conduire à la salle de soins et passer pratiquement toute la journée à ses côtés. Le soir, c’était le même trajet dans les mêmes conditions, mais à l’envers.

 

En août 2010, l’oncologue décela des métastases dans la moelle épinière et ma femme décida d’arrêter le traitement encore plus lourd et n’offrant pratiquement de chance de stopper la maladie.

Nous prîmes alors deux semaines de vacances, les dernières que nous allions connaître ensemble. Nous allâmes   jusqu’à Sarlat en Dordogne par petites étapes et rien que par des routes départementales pour ménager ses forces. Il me semble aujourd’hui que le ciel nous a offert un dernier cadeau, elle riait, mangeait en petites quantité certes avec plaisir. L’on aurait dit que la vie lui revenait.

Hélas, la trêve fut de courte durée, dès la rentrée l’on dut lui faire des transfusions sanguines et de plaquettes deux fois par semaine. Puis vint le terrible Noël avec des amoncellements de neige et beaucoup de routes inaccessibles. Quand la veille, je la conduisis à l’hôpital pour ses soins, j’accidentai ma voiture en glissant dans la rue en pente en quittant la maison.  Il fut impossible de la ramener chez nous. Aussi je rentrai seul et nous passâmes ce dernier Noël séparé, elle en salle d’oncologie et moi seul dans ce nid d’amour pour la première fois. J’ai un souvenir qui me met les larmes aux yeux, c’est la compassion et la gentillesse d’Éric Demblond et de sa compagne Karine de m’inviter ce soir-là à partager leur repas de fête en compagnie de ses parents. Mais comment accepter une telle invitation ? Comme je l’ai refusée, une demi-heure après, Karine venait frapper à ma porte pour m’apporter le repas prévu.

Deux jours après je tentai de rapatrier ma femme, mais la seul service ambulancier à accepter cette mission fut Detheux. Hélas, l’ambulance ne put monter le raidillon qui conduit chez moi et je vis ma femme faire les cinquante derniers mètres à pied, en pantoufles soutenues par les deux brancardiers. À peine installée dans le fauteuil, elle m’avait dit vouloir mourir et me fit jurer que je ne la laisserai plus partir pour l’hôpital, urgence ou non. Ce que je fis et me voici ce dimanche avec l’horrible attente d’une mort certaine. Qu’allons-nous faire ? Elle pleure depuis hier et moi aussi. Est-il possible de vivre des moments pareils ? Je regrette presque d’être athée. Je ne sais prier personne et ne peux croire aux miracles. Ah si elle pouvait encore rester près de moi quelques semaines. Mais c’est un sentiment égoïste, elle souffre et je ne pense qu’au bonheur d’être encore à ses côtés. Dieu que je l’ai aimé cette femme et comme je l’aime encore. Ce n’est pas possible de la perdre.

Lundi 31 janvier 2011

Triste réveil après une nuit agitée. Odette gémissait à mes côtés dans le lit et ma chienne malinoise Kitty se levait sans arrêt de sa couche pour venir mettre son museau sur mon oreiller comme pour me demander de soulager ma femme. Quelle difficulté pour descendre l’escalier qui mène à la salle à manger. Elle tient à peine sur ses jambes et titube sur chaque marche. Je la soutiens comme je peux et suis soulagé d’atteindre le rez-de-chaussée. Je la trouve de plus en plus confuse dans ses paroles. Pourtant elle est lucide, mais elle est terriblement fatiguée et les « patchs » de morphine l’affaiblissent vraisemblablement.

Le médecin vient de passer. Il la trouve trop faible et me fait commander un lit médicalisé à installer au rez-de-chaussée. Je téléphone à notre mutuelle qui possède un service de prêt de matériel qui me promet la livraison pour demain.

Quelle journée ! Elle pleure sans arrêt dans le fauteuil et moi à ses genoux, je pleure aussi. Ses beaux yeux, ceux que j’ai tellement aimés, contiennent tout le désespoir du monde.

J’ai posé le téléphone à côté d’elle pour qu’elle puisse parler à notre voisine d’en face, car elle ne veut plus voir personne, mais quand celle-ci l’appelle, je vois qu’elle n’a même plus envie de parler. Mais à la regarder, je me rends compte d’une vérité dont je ne m’étais pas aperçu même dans les pires moments subis jusque-là. C’est effrayant comme elle a maigri, comme elle a vieilli et quand l’infirmière lui fait sa toilette, j’ai devant moi une image qui m’avait horrifiée dans ma jeunesse, celle d’une femme, squelette vivant, sortant d’un camp d’extermination nazi à la libération.

Comment au cours de ces années n’ai-je pas vu ce qui a dû être une lente transformation et qui m’avait totalement échappé. Bien sûr, elle ne montrait plus sa nudité depuis longtemps et me faisait sortir lors des soins qu’on lui prodiguait. Mais ne pas voir la réalité à ce point ! Un vieil adage dit que l’amour rend aveugle et brusquement je me rends compte combien il est vrai. Ces dernières années, toute mon attention se portait sur tout ce qui l’entourait, la menaçait, lui faisait mal et elle je la voyais comme je l’avais toujours vue. Oh je me rendais compte qu’elle vieillissait, mais l’image qu’elle me renvoyait était toujours celle que j’aimais certes marquée par la douleur, mais cela me semblait logique et normal.

Ma journée a été misérable, malgré mes brèves sorties pour satisfaire les besoins de notre chienne, pour faire quelques courses au supermarché voisin et à la pharmacie, évitant de rencontrer des voisins. Je n’ai pas envie de parler. Je suis comme un vieil immeuble tenant encore debout, mais dont l’intérieur d’effondre peu à peu. Mais je dois tenir le coup pour elle. Ce n’est pas le moment de craquer. Il est l’heure de monter dormir, mais quelle nuit va-t-on encore passer !

Mardi 1er février 2011

Quelle nuit !  Odette s’est plainte une bonne partie de la nuit à chaque mouvement qu’elle faisait. Je n’osais plus bouger du coup et pour éviter de la déranger, j’ai été m’allonger près de ma chienne sur le matelas d’une personne en mousse à même le sol au pied du lit où elle dormait habituellement. C’était dur pour mon dos, mais quel bonheur d’avoir ce corps chaud et poilu qui me donnait de temps à autre une grande lèche sur le visage. Du coup, j’ai pu m’assoupir un peu !

Tôt le matin, j’ai aidé ma femme à se lever péniblement. La pauvre, elle tient à peine debout. Descendre l’escalier nous semble une opération insurmontable. Marche par marche, elle se tenant à la rampe et moi devant elle, en marche arrière, pour lui faire face et mieux l’aider.  Cela me semble une éternité. Cela sera la dernière fois que nous utiliserons ensemble cet escalier que nous avons pratiqué tant de fois durant les vingt-cinq ans passés dans notre nid d’amour.

Dix heures, la tâche de faire de la place dans la salle de séjour pour le lit à installer m’a épuisé. Pousser la lourde table en chêne contre le buffet, le divan contre la commode, et le fauteuil dans un coin entre le grand meuble et la petite fenêtre. Le camion de livraison de la mutuelle est arrivé et les deux livreurs ont installé le lit médicalisé. Mais qu’est-ce qui prend comme place ! Il barre l’accès à mon balcon et laisse juste un petit passage entre la cuisine et les escaliers. Le lit fait, j’y ai installé Odette. Magnifique, le dos peut se relever et il y a un crochet pour y suspendre les baxters et un perroquet, barre avec un étrier au-dessus d’elle qui l’aidera à changer de position. Elle fait face à la grande fenêtre vitrée qui donne une vue sur la rue et à la télévision. Malgré l’inquiétude qui me ronge, je me sens satisfait. Elle restera à la maison jusqu’au bout près de moi et de notre chienne jusqu’au bout. Je lui ai juré de ne pas appeler les secours quoiqu’il arrive pour ne pas être embarquée à nouveau dans la froideur des urgences de l’hôpital !

Quinze heures, le médecin vient de passer et a prescrit un baxter pour la réhydrater me dit-il et que l’infirmière que la mutuelle m’a accordée pour soins palliatifs viendra suivre régulièrement. Elle habite Esneux, m’a donné son numéro de téléphone et m’a dit être à son service même la nuit autant de fois que nécessaire. Cela me rassure. Enfin je me sens soutenu pour le dur combat qui s’annonce pour elle et pour moi. Mais le docteur m’a encore alarmé en me disant qu’elle était épuisée, qu’elle avait le cœur fatigué et que je devais être courageux. Comme s’il fallait du courage pour vivre cela. L’on ne sait rien faire et je n’ai pas de courage.

Elle a de plus en plus mal et je vois sur son pauvre visage, non seulement les tourments physiques qu’elle subit, mais aussi la peur confuse de ce que seront les jours à venir. Je me réfugie dans la cuisine pour pleurer en fermant la porte pour qu’elle n’entende pas les gros sanglots que je ne peux étouffer.

J’ai pris une décision. Désormais, je dormirai sur le divan deux personnes pour rester à son écoute. Trop petit pour moi, je dormirai ou essaierai de dormir en chien de fusil. Qu’importe. Comment me soucier de mon confort dans ces moments tragiques. J’attends demain avec appréhension. Comment va évoluer la situation, mais je sais au fond de moi qu’elle ne peut qu’empirer !

Mercredi 2 février 2011

Après une nuit de demi-sommeil, aux aguets de moindre gémissement de ma femme, en retournant sans cesse dans mon esprit une terrible interrogation, que vais-je faire quand elle sera morte ? Souvent, l’idée de l’inutilité de vivre encore sans sa présence m’est venue à l’esprit. Cette nuit, elle ne m’a pas quittée. En plus, je suis courbaturé par ma position inconfortable dans le divan ?

Mais voilà qu’elle se réveille, mais a-t-elle seulement dormi. Je l’embrasse sur le front avec tendresse et lui demande comment elle se sent. Question idiote, je connais, je sais déjà sa réponse. Elle me répond qu’elle a de plus en plus mal, à chaque mouvement, à chaque respiration et que le « patch » de morphine n’atténue plus ses douleurs. Elle a les larmes aux yeux et moi aussi.

Odette a toujours été très sensible et réactive. Brusquement, elle me demande de m’asseoir sur le bord de son lit et de lui prendre la main. Ce que je fais. D’une voix faible, avec un regard suppliant, elle me dit « Je vais bientôt partir et je te demande de me jurer deux choses. Je l’assure que je respecterai ses souhaits. Elle me répond avec des sanglots dans la voix « jure-moi que tu resteras dans notre maison et que tu prendras soin de notre chienne jusqu’à sa fin ». Elle a compris la fine mouche les pensées qui s’agitent dans ma tête et comme elle sait que j’ai toujours respecté mes promesses, elle m’enchaîne au devoir de survivre après son départ. Elle répète ses propos. Je ne sais que répondre, mais je suis bien contraint de lui répondre que je le jure, la gorge nouée.

Le médecin est passé, la douleur étant trop forte il a décidé de lui administrer la morphine par « baxter » et après passage à la pharmacie, l’infirmière vient lui poser. Je prie le ciel pour que ce traitement agisse.

Mais voilà que l’on frappe à la porte d’entrée. Je vais ouvrir et me trouve face à une dame qui me déclare appartenir à un service d’aide morale aux malades en traitement palliatif et qui veut parler à ma femme. Je l’invite à entrer et elle se présente à ma femme qui éclate en pleurs, sa présence étant la confirmation à nouveau affirmée de sa fin prochaine. Le comble, elle me met à la porte de la pièce pour s’entretenir avec elle. Croit-elle qu’elle a des secrets à dévoiler ? Se prend-elle pour un confesseur ? Je rage et la vois partir en m’affirmant qu’elle ou une de ses collègues reviendra au début de la semaine prochaine.

La porte fermée, je retrouve ma femme dans un désespoir profond. Sa peur est multipliée par cent. Mais que puis-je lui dire pour l’apaiser un peu. Rien, il n’y a rien à lui dire. Lui parler de courage, d’espoir, c’est impossible !

Le soir venu, il me semble que la morphine fait de l’effet. Cela me rassure et, après avoir fermé la lumière et laissé seulement la lampe de chevet qui donne à mes yeux un éclairage funèbre, je regagne mon divan pour tenter de dormir un peu, mais malgré ma fatigue le sommeil ne vient pas !

Jeudi 3 février 2011

J’ai dormi par à coup, Odette poussant de cris de douleur en plus de ses gémissements, toute la nuit, malgré le somnifère pris en plus. J’ai les nerfs à vif. Je téléphone au médecin pour lui demander de passer au plus tôt. Odette gît sur le lit comme une poupée brisée. Je dois l’aider à prendre la position assise, car elle n’a même plus la force de se redresser avec l’aide du perroquet. Elle ne veut même plus manger la petite tartine que je lui ai préparée et refuse même la tasse de lait chaud.

L’infirmière est passée pour les soins journaliers. Elle prend beaucoup de précautions en la manipulant lors de sa toilette. Odette proteste d’une voix faible, car elle ne supporte plus qu’on la manipule. Je vois ses bras et ses jambes. L’on voit les os sous la peau comme s’il n’avait plus de chair.

Onze heures, le médecin vient de passer. Il renouvelle le baxter de morphine et me dit que cela devrait calmer ses douleurs, la mettant dans un état de somnolence. Je ne dois pas la forcer juste lui faire boire de l’eau. J’hésite à la quitter pour sortir le chien de peur de ne pas être auprès d’elle au cas où elle aurait besoin de moi. Ce qui me fait beaucoup de peine, c’est une apparente indifférence vis-à-vis de moi. Sans doute une perte d’intérêt et de lucidité due à l’influence de la morphine. Ses yeux ne me demandent plus mon aide, mais contiennent toute la douleur du monde.

Avec l’avancée de la soirée, elle sombre dans une somnolence, mais continue à émettre une plainte d’animal blessé qui n’en finit pas. Je me couche dans le divan et coupe la lumière. C’est une atmosphère étrange qui s’installe dans la semi-obscurité. J’ai des idées de suicide qui hantent mon cerveau. En finir avec cette peur, cette angoisse, cette attente de la fin de sa vie qui est aussi la fin de la mienne. Mais je ne peux pas, elle a besoin de moi et je ne peux l’abandonner. C’est le comble, je me sens agoniser alors que c’est elle qui est en train de s’en aller. J’en suis à me dire qu’aimer est une malédiction !

Vendredi 4 février 2011

Je n’ai pas dormi du tout cette nuit. Je m’étais assoupi quand j’ai entendu cri violent qui m’a précipité sur l’interrupteur pour éclairer la pièce. Je vois Odette assise sur le bord du lit, les yeux grand-ouverts. Elle me regarde d’un air fou et me demande où elle est. J’essaie de la rassurer en lui expliquant qu’elle est chez nous, mais elle ne veut pas me croire. J’ai toutes les peines du monde à la recoucher. Quelques minutes après, elle tente d’arracher le cathéter de son bras. Je dois pratiquement me battre pour l’en empêcher, mais heureusement sa faiblesse me permet de dominer ses mouvements, de plus en plus désordonnés.

Une heure du matin, je téléphone et réveille notre médecin. Il me dit de me calmer, de lui faire avaler deux somnifères et qu’il passera en début de matinée. J’essaie de lui ouvrir la bouche, mais elle serre tellement fort ses dents que je n’arrive pas à les introduire. Elle se fâche sur moi me reprochant de l’empêcher de sortir de l’hôpital. Cela devient une lutte épuisante entre moments d’accalmie et retours de son agitation. Désespéré, plusieurs fois je décroche le téléphone pour appeler les secours et à chaque fois, je m’arrête me rappelant la promesse faite de la laisser mourir dans sa maison. Dieu que c’est dur. Je cherche le réconfort auprès de ma chienne, mais elle n’est plus là. Apeurée, elle s’est réfugiée dans la cuisine, ne comprenant probablement pas ce qui se passe. Je suis terriblement seul.

Neuf heures du matin, le médecin est là. Elle est calme probablement épuisée par cette nuit d’horreur. Il me dit que le moment fatal approche, que la morphine lui donne de la confusion mentale et qu’il repassera en fin d’après-midi pour éventuellement augmenter un peu la dose.

Je passe ma journée à la couver du regard et frémit à chacune de ses plaintes ou gémissements. Bien que le docteur m’ait affirmé qu’elle ne pouvait plus souffrir sous l’influence de la morphine, j’ai peine à le croire. J’ai placé une chaise à proximité de son lit et lui tiens sa pauvre main dans la mienne. Je la sens régulièrement se crisper et chaque fois j’ai un coup au cœur.

Vingt heures, le médecin l’examine et me confirme que la fin est proche. Il me signale qu’il sera absent la nuit, car il va veiller un ami mourant à Bruxelles, mais me promet de venir demain matin dès son retour, bien qu'il n'exerce pas le samedi.

La soirée est plus calme et je la vois enfin dormir paisiblement. Son visage s’est détendu et me semble paisible, sa respiration s’est faite légère et régulière. Je vais la veiller toute la nuit dans l’attente de son dernier soupir. Je ne pleure plus, j’ai les yeux trop secs et je suis dans une lassitude extrême !

 

Samedi 5 janvier 2011

Je n’ai pas dormi de la nuit à l’écoute de sa respiration. À certains moments, je me suis levé inquiet du divan pour m’approcher de son lit et m’assurer qu’elle vivait toujours. Sa respiration était faible, mais régulière et son visage détendu. La souffrance semble l’avoir quittée pour lui offrir un sommeil réparateur. Est-ce la fatigue accumulée ou un espoir chimérique, mais me revient à l’esprit le conte de la Belle au bois dormant. J’ai la folle impression qu’un chaste baiser pour me la rendre pour quelque temps encore. Et puis quand je regagne mon divan tourne en boucle la chanson d’Édith Piaf « Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Laissez-le-moi encore un peu mon amoureuse! Un jour, deux jours, huit jours, laissez-la-moi encore un peu, à moi ». Je ne suis plus moi-même, je navigue entre l’espoir que je sais vain et le désespoir de notre séparation inéluctable.

Vers huit heures, le téléphone sonne. C’est mon médecin qui m’appelle pour me dire qu’il venait juste de rentrer. Le temps de prendre une douche et il sera là. Dès son arrivée, il se rend au chevet de ma femme et me chuchote, comme pour ne pas la réveiller, qu’elle ne souffre pas, mais qu’elle est au bout du chemin.

Il vient s’asseoir à mes côtés dans le vieux divan défoncé et attend avec moi. De temps à autre, il se lève, se penche vers elle et reviens près de moi. La matinée se passe ainsi dans un silence assourdissant et aux environs de midi, c’est moi qui lui dit je crois qu’elle est morte ; qu’elle ne respire plus.

Il se lève, l’ausculte et me confirme qu’elle nous a quittés. Au secours ! je ne sais plus que faire, le monde s’effondre, ma raison n’existe plus. Je suis partagé entre une joie intense de la savoir délivrée de tous les tourments endurés et d’un chagrin, d’une détresse tellement profonde que je n’arrive plus à respirer. Heureusement ce médecin pour qui j’ai de la reconnaissance me porte assistance en m’interrogeant si je sais ce que je dois faire. En vérité, je n’en sais rien, je suis comme un homme perdu dans le désert et incapable de réfléchir sur l’action à mener. Ce docteur, ce bon Samaritain qui, je le rappelle, ne travaille pas le samedi, téléphone pour moi à un entrepreneur de pompes funèbres ainsi qu’à l’infirmière pour venir procéder à la toilette mortuaire.

Une heure plus tard, c’est l’employé de l’entreprise qui vient prendre les mesures puis il me sort un catalogue de cercueils dont il feuillette les pages, me demandant mon avis comme s’agissait d’acheter un meuble. Complètement indécis, je prends un cercueil de prix moyen et il énumère une série que questions auxquelles je réponds tant bien que mal. Une croix sur le cercueil ? Non, elle n’était pas croyante. Voulez-vous la disposer dans un funérarium ? Oui.  Que doit-on faire paraître dans la rubrique nécrologique ? Prévoyez-vous un lieu de réunion après l’enfouissement ? Que va-t-on y servir ? J’explose en disant que je ne veux rien de tout cela. Je veux rester seul, sans personne sauf mon pauvre chien qui ne sais quoi faire et se terre dans tous les coins. Je sens monter en moi la nausée me rappelant ce genre de réunion où après l’évocation de quelques souvenirs sur le défunt, l’on commence à parler de tout et de rien, de la famille ou des voisins.

Quinze heures, le fourgon mortuaire est là. A la demande de l’infirmière, j’ai choisi dans l’armoire un petit chemisier blanc que j’adorais lui voir porter et une jupe foncée. Le cercueil entré dans la pièce, je me réfugie à la cuisine. La mise en bière faite(encore une expression atroce), l’employé me demande si il faut laisser le couvercle ouvert ou s’il faut le fermer. Je choisis la deuxième option. Il me demande alors voulez-vous la voir une dernière fois ? c’en est trop. Non, je ne saurais pas, cela m’est impossible, j’ai le cœur qui se déchire, j’ai l’estomac qui se noue et la tête qui explose.

C’est quand le fourgon funéraire s’en va que je reste là, plus mort que vivant, serrant contre moi avec force mon chien, son chien qu’elle avait tant aimé. J’ai brusquement l’impression d’être dans une caverne, car la maison est vide comme elle ne l’a jamais été et résonne au moindre bruit.

Ma vie est terminée, mais il faudra bien que j’aille après dix-sept heures au funérarium avec un portrait d’elle et des fleurs. Ainsi, je pourrai rester seul avec elle selon mes vœux. Les voisins ayant vu le fourgon funéraire sont venus aux nouvelles et m’ont demandé où elle reposait. Les visites seront le dimanche et le lundi après-midi. Je sais qu’ils viendront pleins de compassion, c’est tellement gentil et empathique, mais cela ne pourra rien changer à mon désespoir !

 

 

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